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Vendre la ferme, faute de relève

Entrevue avec la participation de Dyane Cotnoir.

Fermes à vendre au Québec
Les frères Wirth ne vendent pas la ferme familiale pour acheter un condo en Floride ou pour prendre la clé des champs dans VR. Mais leurs chemins vont se séparer.
PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE

Le producteur agricole Hans Wirth, 54 ans, vit des moments d’émotion. La ferme laitière qu’il possède avec ses trois frères est à vendre depuis quelques semaines.

Prix demandé pour cette exploitation agricole située à Sainte-Brigitte-des-Sault, près de Drummondville : 7,7 millions.

« On a pris cette décision parce qu’aucun d’entre nous n’est prêt à continuer, confie l’aîné. Et on n’a pas de relève. »

Son frère Urs, 48 ans, le cadet, aurait pu prendre le relais. « Mais au prix qu’on souhaite vendre, dit-il, il aurait dû s’endetter beaucoup trop lourdement, en plus de payer des salaires à des employés. »

UN CAS CLASSIQUE

Le cas des quatre frères Wirth est loin d’être une exception, constate Dyane Cotnoir, qui a le mandat de vendre la Ferme Geneva Friola.

« Dans 80 % des cas, évalue la courtière spécialisée en immobilier agricole, les producteurs agricoles vendent parce qu’ils sont incapables de céder leur entreprise à un membre de leur famille, ou encore pour des raisons de maladie ou à la suite d’un divorce. Très souvent, les enfants sont à l’université et ils ne veulent pas travailler à la ferme. »

« Il arrive aussi que les parents vendent à un acheteur non apparenté, ajoute-t-elle, parce qu’ils ont trois enfants et qu’il n’y en a qu’un seul qui est prêt à acheter, ce qui implique de prendre une décision parfois inéquitable pour les deux autres. »

UN MÉTIER EXIGEANT

Mais pourquoi vendre la ferme familiale ? « Pour nous, il était temps de passer à autre chose, répond Hans Wirth, sans chercher d’autres explications. Le métier d’agriculteur est exigeant, c’est devenu industriel, et une ferme laitière demande une présence de tous les instants. »

Son frère Christian, 53 ans, tient sensiblement les mêmes propos. 

« C’était devenu une trop grande responsabilité. S’occuper d’une ferme avec 150 vaches, c’était devenu un trop grand stress. »

– Christian Wirth, 53 ans

« Et aucun de nos enfants, qui n’ont pas encore atteint l’âge adulte, ne semblait destiné ou disposé à prendre le relais », souligne-t-il.

UNE RÉALITÉ INQUIÉTANTE

Il n’en demeure pas moins que ces ventes de fermes, par des producteurs épuisés, préoccupent les grands défenseurs du modèle traditionnel favorisant le transfert des propriétés agricoles de père en fils ou en fille.

« On ne peut pas reprocher aux producteurs de vouloir empocher des profits rapidement en vendant au prix qu’ils désirent », concède, d’entrée de jeu, le jeune producteur Frédéric Marcoux.

L’ex-président de la Fédération de la relève agricole s’inquiète toutefois pour les 25 à 35 ans « qui n’ont ni les moyens ni le financement requis pour acheter des fermes qui valent des millions ».

« Il faut se questionner sur la réelle volonté, à la fois des producteurs et du gouvernement, de faciliter le transfert de nos fermes », ajoute le producteur laitier beauceron, qui fait partie de la quatrième génération de producteurs dans sa famille.

UN CHOIX DÉCHIRANT

Pour sa part, Hans Wirth ne cache pas que ça lui fera un pincement au coeur lorsqu’un acheteur sérieux cognera à la porte pour soumettre une offre d’achat.

« Cette décision de vendre, nous l’assumons entièrement, mes frères et moi, précise-t-il. On s’est parlé et il n’y a pas eu de chicane. »

Il ne peut ignorer, cependant, que son père Hans, 86 ans, et sa mère Anna, 80 ans, qui ont émigré au Québec en 1979 avec leurs enfants, après avoir été eux-mêmes producteurs laitiers en Suisse allemande, sont peinés de voir leurs rejetons abandonner la production agricole.

« Nous avons été pour eux leur relève lorsqu’ils nous ont transféré la ferme il y a 15 ans, reconnaît-il. Nos parents sont soudés à la terre et ils auraient souhaité qu’on en garde la propriété. »

UN PORTRAIT DU MARCHÉ

Les quatre frères de la famille Wirth n’ont pas planté de pancarte « À vendre » devant leur ferme située non loin de Drummondville. Mais dans le 10e rang de Wendover, le mot s’est passé rapidement.

« Deux de nos voisins producteurs semblent intéressés », réalise Christian.

Il est déjà décidé que la ferme sera vendue « d’un seul morceau », avec les trois propriétés résidentielles, et non en pièces détachées. « Il n’est pas question de la démanteler », insiste-t-il. À eux seuls, les quotas permettant de produire 151,2 kg de lait par jour valent près de 3,5 millions.

YVON LAPRADE